dimanche 17 janvier 2010

Haïti où la poursuite du spectacle.

Haiti est dévastée. Un tremblement de terre a laissé l'île, et plus spécialement la ville de Port-au-Prince, dans un état de dévastation effrayant. Les habitants eux aussi ont payé un lourd tribut, on parle de 50.000 à 100.000 morts; chiffres à prendre avec précaution même s’il est déjà certain que le nombre de morts sera très élevé. Bref, une fois de plus, une calamité s’est abattue sur cette partie de l’île autrefois nommée Hispanolia, où encore la «perle des Antilles» à l’époque de la domination française en raison de sa richesse, aujourd’hui à peine un souvenir.


Dans tous les cas ce nouveau désastre fournit un bon prétexte à Cochon sur Terre de sortir de la léthargie congénitale dans laquelle il replonge dés que rien d’excitant ne vient distraire son ennui institutionnalisé.

Pensez donc ! Des morts par dizaines de milliers, des images d’un autre monde, c’est le cas de le dire, des horreurs dignes d’un film de Hollywood que l’on peut regarder de chez soi en toute sécurité en ingurgitant force canettes de coca light tout en écoutant le dernier tube à la mode; on peut ainsi s’indigner tranquillement sans aucun risque, on peut se défouler en s’étalant sur son blog, on peut s’apitoyer à qui mieux mieux, on peut suer la compassion à grande distance sans courir le danger que l’on nous demande de faire quoi que ce soit; et puis cela nous donne un sujet de conversation digne du café du commerce avec les voisins, les collègues de bureau, où mieux encore avec son conjoint à qui on n’a plus rien à dire depuis la dernière frayeur à la mode, c’est à dire la tentative d’attentat sur le vol Amsterdam-Detroit de Décembre dernier. En bref cela donne à Cochon sur Terre une bonne occasion de sortir de l’Ennui confortable et si bien organisé qui ronge ses habitants.


D’ailleurs il suffit de voir les blogs de toutes sortes pour se rendre compte à quel point Cochon sur Terre est agité par ce désastre. Chacun y va de son avis, chacun fait des leçons de morale, chacun critique tout le monde, chacun s’agite face à son écran pour montrer à quel point il est concerné et solidaire par PC où Mac interposé...

Parcourant le web il est amusant de constater combien tous reviennent sur leurs clichés préférés et éculés depuis des lustres, en toute occasion, plaquant leurs superstitions respectives sur des situations qui n’ont souvent rien à faire les unes avec les autres, où bien si peu que cela en devient comique. A cette occasion la palme du tragique en l’espèce est celle du toujours pathétique Pat Robertson, télévangéliste de son état, qui généralement met toujours un point d’honneur tout à fait involontaire à ne jamais en rater une seule, le tout assaisonné de sa finesse psychologique coutumière sans parler de sa compréhension de l’histoire particulièrement élaborée. Jugez en:


"Something happened a long time ago in Haiti and people might not want to talk about it. They were under the heel of the French. Napoleon the Third and whatever. And they got together and swore a pact to the devil...But ever since, they have been cursed by one thing after the other." ( Sources: Pat Robertson)


On appréciera la précision historique; indépendance de Haiti en 1804 et règne de Napoléon III entre 1852 et 1870. Peu importe, tout cela c’est du pareil au même, nous ne sommes pas à 50 ans près ! C’est vrai que cela constitue un détail diablement insignifiant par rapport au reste de la déclaration.


Sinon, comme prévu, les écologistes nous parlent d’une catastrophe écologique, ce qui est vrai; les gauchistes, crypto communistes (il en reste, oui, oui) et compagnie accusent avec une très grande originalité le grand capital et les impérialistes; les néo-libéraux se contentent de radoter leurs antiennes habituelles en prônant une dérégulation totale afin de laisser le marché oeuvrer tandis que les keynésiens de service hululent du haut de leurs perchoirs dorés qu’il faut des milliards d’aides afin de remettre le pays en état et confier tout cela à notre Etat maternel bien-aimé. En bref appliquons sans plus attendre les brillantes médications qui ont si merveilleusement fonctionné chez nous comme nous savons si bien; toutes ces charmantes recettes qui ont si bien réussi à l’humanité depuis trois siècles, celles qui nous promettaient avec une rationalité toute scientifique le paradis sur terre pour après-demain matin à 10h 32 précisément, que ce soit le paradis ouvrier où le paradis capitaliste. Quoi qu’il en soit tous ces violents laxatifs que nous avons subi tout au long de cet admirable XX ème siècle sont donc toujours prônées comme si l’état actuel de la planète et de l’humanité ne leur était redevable en rien. Bien au contraire nous expliquent nos Cochons de service nous en sommes là parce-que nous n’avons pas appliqué nos recettes-miracle jusqu’au bout: laissez-nous faire et vous verrez de quel bois on se chauffera, clament-ils encore... Oui, c’est peut-être précisément le moment d’arrêter les frais. Entre parenthèse Haïti est déboisée à 96%.


En revanche tout le monde s’accorde sur une chose: il y a URGENCE. Et lorsqu’il y a urgence nous savons tous combien nous sommes efficaces, il suffit de se souvenir de la Nouvelle-Orléans où du tsunami en Thaïlande, sans parler du reste. Il semblerait que nous soyons donc sur le point de recommencer les mêmes absurdités, les mêmes gaspillages invraisemblables, la même inefficacité crasse, le tout dans une débauche de matériels comme on aime, alimentée par une orgie de dollars et d’euros en voie de dévaluation, une agitation confinant à l‘hystérie comme il nous sied si bien puisque c’est le mode d’agir habituel de Cochon sur Terre. L’important c’est de brasser des chiffres astronomiques, des chiffres si importants que l’on pourrait presque se poser la question de savoir si le but ne serait pas uniquement de nous flatter nous-mêmes par la contemplation du déploiement de notre propre puissance que ces chiffres sont censés refléter. Mais rassurons-nous cela n’est pas perdu pour tout le monde car la marchandisation généralisée de l’existence règne toujours en maître à Cochon sur Terre, y compris lorsque les causes sont les meilleures; il y a toujours de l’argent à faire.

Voici ce que pense l’excellent journaliste de terrain américain Patrick Cockburn de l’aide internationale:


Haitians are now paying the price for this feeble and corrupt government structure because there is nobody to coordinate the most rudimentary relief and rescue efforts. Its weakness is exacerbated because aid has been funneled through foreign NGOs. A justification for this is that less of the money is likely to be stolen, but this does not mean that much of it reaches the Haitian poor. A sour Haitian joke says that when a Haitian minister skims 15 per cent of aid money it is called ‘corruption’ and when an NGO or aid agency takes 50 per cent it is called ‘overhead’.

Many of the smaller government aid programs and NGOs are run by able, energetic and selfless people, but others, often the larger ones, are little more than rackets, highly remunerative for those who run them. In Kabul and Baghdad it is astonishing how little the costly endeavors of American aid agencies have accomplished. “The wastage of aid is sky-high,” said a former World Bank director in Afghanistan. “There is real looting going on, mostly by private enterprises. It is a scandal.” Foreign consultants in Kabul often receive $250,000 to $500,000 a year, in a country where 43 per cent of the population try to live on less than a dollar a day.

None of this bodes very well for Haitians hoping for relief in the short term or a better life in the long one. The only way this will really happen if the Haitians have a functioning and legitimate state capable of providing for the needs of its people. The US military, the UN bureaucracy or foreign NGOs are never going to do this in Haiti or anywhere else. (Sources: The Independant - Patrick Cockburn)

D’autre part il ne faudrait pas oublier que Haiti est quasiment sous mandat international depuis 2004, data à laquelle le Président de l’époque, Aristide, fût contraint à la démission sous la pression des USA et, parait-il, de la France, notamment parce-que le Président parlait de relever les salaires de $2 à $5, non pas à l’heure mais à la journée, ce qui aurait réduit les marges des multinationales US. Affirmation à prendre avec précaution néanmoins en ce qui concerne les causes réelles de l’éviction d’Aristide de son poste au cours de son second mandat car il est tout aussi exact que les partisans de ce dernier se comportèrent de manière qui n’eurent rien à envier à celles des tontons macoutes qui les précédèrent lors de la dictature des Duvallier pères et fils. Mais cela peut servir de prétexte commode à éviter ceci.

Par conséquent qu’a fait la communauté internationale depuis cinq ans ? Nous pouvons dire rien puisque toute l’aide de l’ONU s’est trouvée limitée à une présence militaire de maintien de la paix à cause du veto systématique de ces mêmes pays qui, aujourd’hui, se précipitent le coeur en bandoulière pour aider ceux à qui ils ont refusé pendant cinq ans toute aide sur le long terme qui aurait pu aider à recréer une agriculture familiale, par exemple, ayant pour but une auto-suffisance alimentaire du pays, au lieu d’encourager la constitution de grandes exploitations dont les cultures sont destinées à l’exportation...


De même qui se souvient que ce malheureux pays fût soumis soit à l’occupation étrangère (US entre 1915 et 1934), soit à l’intervention directe dans la politique intérieure du pays en soutenant les dictateurs corrompus et sanguinaires Duvallier père et fils où en aidant les coups d’état de 1991 et 2004, de peur que Haiti ne lorgne sur Cuba afin de réussir le même naufrage exemplaire qui aurait laissé toute la population dans la misère générale par amour de l’égalité. Ce ne fût pas le cas mais le naufrage fût malgré tout au rendez-vous, notamment grâce à l’application des recettes miraculeuses du néo-libéralisme globalisant qui chassa des dizaines de milliers de familles de leurs lopins de terre pour les envoyer s’entasser dans les bidonvilles de Port au Prince, sans ressources, survivants dans des abris de fortune accrochés à des ravins instables par l’arrachage systématiques de tous les arbres à portée de hache. Inutile de préciser qu’aucunes de ces cabanes ne répondent bien évidemment ni de près ni de loin aux standards anti-sismiques en vogue dans nos pays. D’ailleurs comment cela pourrait-il être le cas lorsque ces abris de fortune ne possèdent ni électricité, ni eau courante, et que nulle route ne les relie à quoi que ce soit ?


Le résultat est qu’aujourd’hui 75% de la population survit avec moins de $ 2 par jour et 56% avec moins de $1. Le résultat est que la criminalité atteint des hauteurs stratosphériques, que les gangs rançonnent la population quant ils ne se font pas la guerre dans les rues, que le trafic de drogue est florissant, sans parler de la corruption générale ni de la violence endémique (rapts, crimes, viols, extorsion de fonds etc...) qui restent le lot quotidien de la vie à Port-au-Prince. Le résultat est l’émigration de plus de 12.000 haïtiens chaque année qui tentent leur chance en s'exilant à Saint Domingue, aux USA où encore au Quebec.


Haïti est en ruine, laminée, détruite. Soit.

Mais quelle en est la cause la plus directe ?

Le tremblement de terre où nous ? La nature où l’humanité prise de folie depuis plusieurs siècles ? Cette même humanité qui prétend toujours réparer les dégâts qu’elle a elle-même causé en poussant encore plus loin l'expérience désastreuse qui a mené à la catastrophe dans laquelle nous nous trouvons tous, et dont Haïti n’est que l’exemple le moins privilégié; parmi d’autres néanmoins.

Mais l’essentiel n’est-il pas que cela nous occupe jusqu’à ce qu’une autre distraction du même acabit ne vienne entretenir quelques instants notre attention déficiente, blasée et malade ? Nous aurons alors largement oublié Port-au-Prince et ses malheureux habitants au profit (sans jeu de mot) d’un krach de la bourse où bien d’une attaque terroriste quelconque.

Tout comme nous avons oublié la Somalie, le Bangladesh, le Zimbabwe, le Tibet, l’Ethiopie, la Corée du Nord où le Rwanda ainsi que toutes les autres innombrables distractions que nous consommons avidement et avec reconnaissance. Car il y a encore de nombreux endroits sur terre où les populations continuent de crever de faim et de misère comme à Haïti, généralement pour les mêmes raisons (nous ne parlons pas du tremblement de terre). Mais ce n’est plus à la mode et ne constitue donc plus un spectacle intéressant. Ne voulons-nous pas toujours plus de neuf, d’inédit, de variété, de la même manière que nous exigeons toujours plus de nouveaux modèles de voitures où de portables, de crayons à billes où de préservatifs aux parfums exotiques et aux couleurs stimulantes ?

Aujourd’hui Cochon sur Terre est servi. Pour le moment. Jusqu’à ce que l’ennui le reprenne.

Ne nous inquiétons pas, ça vient.


Mais pour le moment tout le monde est content à Cochon sur Terre, le meilleur des mondes.

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