lundi 6 avril 2009

G20: le ballet des morts-vivants.

C’est fini, le rideau est retombé, la représentation s’est terminée sous les applaudissements enthousiastes et temporaires de Wall Street et du reste du monde globalisé. Les acteurs, eux, semblaient ravis et détendus après tant d’incertitudes et de tensions, chacun ayant répété son rôle avec une ferveur et une conviction qui en impressionnèrent plus d’un. Le résultat fût remarquable en ce que l’unanimité se déchaîna de manière quasi lyrique ; l’auto –encensement ne fût pas en reste, chacun donnant à l’autre le crédit qu’il espérait bien recevoir en retour. Comme l’a très bien souligné le Président français : « le résultat est au-delà de ce que nous espérions », c’est tout dire.

Dans la rue, c'est-à-dire de l’autre coté de la scène, se déroula l’autre face de la pièce ou si l’on veut son ombre ou son double, elle aussi très bien jouée, avec le professionnalisme et l’originalité habituelle des slogans braillés en chœur depuis plus d’un siècle, bien qu’il y ait désormais quelques changements de façade dans les revendications ; nous eûmes droit également à de grosses colères (saintes bien sûr !) sans parler des indignements indispensables à ce genre de spectacles. On cassa quelques vitres, on cria beaucoup, on titilla les policiers venus pour contenir la verve des acteurs et tout se termina au mieux pour le plus grand contentement de tout le monde.

Oui, nous pouvons l’affirmer sans crainte, le G20 fût un franc succès.


Pour un peu on en pleurerait de joie et de reconnaissance ! Pensez donc « … un compromis très, très bon, presque historique» reconnut Mme Merkel dans un de ces rares moments de lyrisme débridé, dû probablement à l’enthousiasme qui la submergeait à la sortie du pince-fesse en question. Le President des USA quant à lui déclara avec une assurance qui confinerait à de l’artériosclérose précoce que ce G20 marquait “… a turning point in our pursuit of global economic recovery.” Quant à Brown, ce clown jamais à court d’emphase disproportionnnée et par là-même relevant de l’absurdité complète, il clama que grâce à ce G20 “…a new world order is emerging with the foundation of a new progressive era of international cooperation.” On partagera leur exaltation en prenant connaissance des résolutions édifiantes prises au cours de ce G20. Les voici telles qu’elles apparaissent dans le communiqué publié à la fin de la réunion :

« We have today therefore pledged to do whatever is necessary to:

- restore confidence, growth, and jobs;

- repair the financial system to restore lending;

- strengthen financial regulation to rebuild trust;

- fund and reform our international financial institutions to overcome this crisis and prevent future ones;

- promote global trade and investment and reject protectionism, to underpin prosperity; and

- build an inclusive, green, and sustainable recovery.

- By acting together to fulfil these pledges we will bring the world economy out of recession and prevent a crisis like this from recurring in the future. »


Malheureusement il semble bien que nos gouvernants bien-aimés n’aient pas beaucoup d’imagination, ou alors que leurs facultés d’analyse ne soient étrangement atrophiées comme par une sorte de sortilège mystérieusement distribué à tous de manière parfaitement égalitaire. Car en fin de compte entre les résolutions hypocrites que personne n’a jamais suivi ni ne suivra jamais, ni avant ni après le G20, pour rejeter le monstre du protectionnisme dont un rapport récent de l’OCDE vient pourtant de montrer que 17 des 20 nations participant au G20 le pratiquaient plus ou moins ouvertement ; les affirmations vagues et gratuites comme celle de restaurer la confiance, la croissance et l’emploi ou l’oxymore « build an inclusive, green, and sustainable recovery » répété à l’envi comme un mantra ; toute ces belles paroles ne font que masquer de plus en plus difficilement l’absence complète chez nos gouvernants de compréhension de la situation. Rien ne nous en persuade avec plus de force que les médications préconisées pour nous sortir de cette crise qui n’ont d’autres objectifs que de rétablir le système qui nous a précipité dans la fosse commune ou nous nous trouvons aujourd’hui. Alors que ce soit avec un peu plus de régulations ou un peu moins, un peu plus d’Etat ou un peu moins, une cuillère de stimuli ou une louche, tout cela ne changera rien, à part le fait que cela ne fait que repousser toujours plus loin, et avec des conséquences toujours plus graves, les véritables décisions de fond qui devraient être prises afin de répondre aux défis qui nous font face. Mais nous nous contentons de nous inoculer à nouveau les mêmes poisons qui nous tuent, seules les doses prescrites étant sensées faire une différence. Que ce soit sur la scène ou dans la rue nous retombons immanquablement sur les mêmes rengaines mal vieillies, ces querelles de chapelles écroulées qui ont pourtant toutes prouvé abondamment combien elles étaient nocives. Que ce soit ceux qui manifestent dans la rue, et cela en dépit des maquillages, pour une conception du monde écroulée depuis vingt ans avec les résultats monstrueux que l’on sait, ou nos gouvernants qui tentent envers et contre tout de sauver contre l’évidence un système en état de mort clinique, aucun d’eux ne font preuve des qualités et de la lucidité dont nous aurions tous besoin pour nous sortir de l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. Tous, les manifestants comme ceux contre lesquels ils se répandent dans les rues, tous donc s’agitent et jouent la comédie avec des concepts économiques et politiques désués, discrédités voire criminels, qui ont montrés avec éclat leur nocivité. Et pourtant tous continuent comme si de rien n’était, comme si les défis qui s’accumulent sous notre nez n’étaient pas à prendre avec la plus extraordinaire diligence, comme si l’espèce ne courait pas le danger de périr tout entière.

En effet rien de ce qui est écrit dans ce communiqué final victorieux n’est nouveau, rien ne nous est inconnu et aucune de ces résolutions n’a pas déjà été tenté dans le passé avec le succès que l’on sait étant donné la situation dans laquelle nous nous retrouvons aujourd’hui. De plus, ainsi que l’a souligné Mme Merkel sans le vouloir, ce G20 ne fût qu’un compromis entre des positions irréconciliables. Ce fût même «…un compromis très, très bon… », selon les termes de Mme Merkel, ce qui signifie en langage normal que rien de concret et de décisif ne pût être décidé car cela aurait été refusé par une partie des participants. Nous pouvons nous en rendre compte au-delà des éloges de commandes de toute la presse aux ordres.

- Qu’est-il advenu de la demande anglo-américaine d’un stimulus massif et coordonné de la part de tous les participants? Abandonné, rejetée dans les limbes face à l’opposition déterminée de la France et de l’Allemagne, c'est-à-dire de l’Europe.

- Qu’est-il advenu de la demande européenne d’une stricte régulation internationale des banques et autres établissements financiers ? Quelques vagues concessions sur les hedge-funds qui arrangent tout le monde, ou plutôt qui ne dérangent personne, et une phrase relevée dans le communiqué final qui apporte la preuve de l’échec européen :

"We each agree to ensure our domestic regulatory systems are strong."

Ce qui signifie que chaque pays garde la responsabilité de ses établissements financiers et de son système bancaire ce qui aura pour conséquence que nulle instance internationale ne sera en mesure de réguler quoi que ce soit ni ne pourra sanctionner quiconque en cas d’infraction.

- D’autre part qu’est-il advenu des propositions russes et chinoises d’une nouvelle monnaie de référence autre que le dollar, seules propositions qui auraient pu avoir un réel impact ? Aucune allusion.

En revanche tout le monde s’est empressé de condamner les paradis fiscaux et de les montrer du doigt en promulguant des listes, noire, grise et blanche, les rendant implicitement responsables du désastre dans lequel nous tentons de surnager alors qu’ils n’y sont pour rien. D’ailleurs ceux d’entre ces derniers qui sont protégés par certains des participants du sommet, comme Hong-Kong ou Macao pour la Chine, les Bahamas pour les USA, sans parler de Londres, furent malencontreusement oubliés sur la liste pour ne pas fâcher leurs protecteurs. Ce qui d’ailleurs ne fait que donner du poids à la thèse selon laquelle l’acharnement contre la Suisse par exemple ne serait qu’un moyen de liquider un concurrent de NY et Londres en tant que place financière. Il est certain qu’avec des dépôts estimés à $2000 milliards la Suisse aurait dû de son plein gré les faire transférer à NY par exemple afin de financer le plus que douteux plan Geithner de rachat des actifs toxiques destinés à sauver les banques US.

Donc rien de concret et encore moins de décisif ne fût décidé au cours de cette sauterie internationale. On s’est contenté de noyer l’absence totale de substance par un flot de bonnes paroles aussi réconfortantes que vagues :


« … we agreed on the desirability of a new global consensus on the key values and principles that will promote sustainable economic activity.”


Rien n’en sortira mais tout ne reprendra pas comme avant pour autant. Car la crise, elle, ou quel que soit le nom que l’on donne à ce qui se produit sous nos yeux, se charge de faire le sale boulot à notre place. Elle s’approfondit, elle s’infiltre dans chaque interstice du système, elle se charge de mettre bas tout ce qui reste de structures à un système dont la déstructuration était le combustible. Il ne s’agit pas d’une explosion mais bien d’une implosion, ou si l’on préfère d’un effondrement sur ses propres déchets, un peu comme l’écroulement du World Trade Center, à l’exception fondamentale que lui ne s’est pas écroulé en raison de ce qui le maintenait debout.


La vérité est que cette palinodie, cette pitrerie pitoyable de nos gouvernants n’est que le reflet de notre incapacité à tous de ne pouvoir décoloniser nos cerveaux des diverses idéologies et superstitions qui ont pourtant toutes contribué à faire du siècle précédent un modèle dans l’abomination et l’horreur. Malgré les résultats atroces de l’application de ces diverses conceptions du meilleur des mondes, malgré la gravité de la situation pour l’humanité, malgré cela ce G20, comme celui de Novembre, nous prouve l’incapacité de notre néo-monde à se remettre en cause, même lorsque notre survie est en jeu.

Ce G20 ne fût que le ballet grotesque de nos dirigeants et de leurs doubles dans la rue, un ballet de morts-vivants habités par des idées mortes depuis longtemps dont aucun ne parvient à se défaire car personne ne s’est encore avisé qu’elles avaient disparu. Pourtant elles se sont volatilisées aussi sûrement que notre propre disparition en tant qu’espèce est assurée si nous ne nous débarrassons pas au plus vite de ces sanglants fantômes.

Tout le monde est donc content à Cochon-sur-Terre, le meilleur des mondes.

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