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dimanche 9 décembre 2012

Découverte d'un mot indispensable pour comprendre notre époque admirable.

Eh bien, chers lecteurs, hier, nous avons eu le plaisir d'apprendre un nouveau mot de vocabulaire. Où, pour être plus exact, un nouveau terme désignant un type de régime politique.

Nous n'en n'avions jamais entendu parler auparavant bien que, pour ne rien vous cacher, nous connaissions de longue date ce que ce terme recouvrait. Mais nous ne pouvions donner à cette "chose" son nom véritable. Cela créait donc une situation un peu fausse, comme si vous aviez un chien chez vous dont vous ne connaissiez ni la provenance ni la race. Jusqu'au jour où un de vos amis vous apprend quelle est la race à laquelle votre animal appartient. Cela change tout. Et, tout d'abord, cela lui donne une légitimité ; en d'autre terme, cela le fait soudain exister, cela le fait apparaitre en pleine lumière et lui donne une présence qu'il n'avait pas auparavant.

Depuis les grecs, nous savions qu'il existait plusieurs types de régimes politiques classés selon l'origine de la souveraineté. D'où la fameuse classification d'Aristote : la monarchie, l'aristocratie, la démocratie et leurs formes corrompues : la tyrannie, l'oligarchie, la démagogie. Cela nous donne des outils conceptuels qui nous permettent de classifier et de catégoriser les différents régimes politiques que nous croisons sur notre chemin, que ce soit dans la vie réelle où dans les livres etc...
Notre époque scintillante, toujours en avance sur tout le monde, se permit d'en inventer un autre, inconnu des époques précédentes, ce qui, pour certains en tout cas, prouve une fois encore notre absolue supériorité sur tout ce qui eût l'insigne malchance de nous précéder. Le régime politique que le XX siècle inventa fût le totalitarisme, de si bonne mémoire.

Mais, confusément, il nous en manquait pourtant au moins un. Pas de régime, certes, mais de terme pour qualifier un certain type de régime politique qui paraissait orphelin de père et de mère puisqu'il n'avait pas de nom. Pourtant, dieu sait que nous connaissions ce régime pour le côtoyer, le subir, le critiquer, le détester où simplement en rire.

Mais n'est-il pas plus simple de rire de quelque chose qui porte un nom ?
N'est-il pas plus pratique de critiquer quelque chose que l'on peut nommer ?

Cela constituait un gros handicap.
Désormais, l'inconvénient est levé depuis hier grâce à cet ami qui nous a fait don de ce terme : ce fut une révélation.

Quel est, cher lecteurs, l'opposé du terme "aristocratie" ?
Comme vous le savez, sagace lecteur, ce terme est dérivé du grec "aristos" (meilleur, excellent) et du terme "kratos" (pouvoir). Ce qui signifie : "gouvernement des meilleurs"
Aristote en a donné la définition suivante dans son livre "Politique", Livre III : "Le gouvernement d'un petit nombre d'hommes ou de plusieurs et non d'un seul, s'appelle aristocratie, soit parce que l'autorité est entre les mains des meilleurs gens de bien, soit parce qu'ils en usent pour le plus grand bien de l'État et de tous les membres de la société."

Aristote oppose Aristocratie et Oligarchie car, ne l'oublions, il se base sur l'origine de la souveraineté. Dans les deux cas la souveraineté de ces deux régimes politiques est la même mais l'oligarchie est une forme corrompue d'aristocratie.
Cela dit, si nous reprenons le terme "aristocratie" et sa signification étymologique, "gouvernement des meilleurs", l'oligarchie n'est peut-être pas le meilleur terme à lui opposer. En effet, Theophraste décrit l'oligarque comme "quelqu'un qui semble aimer le pouvoir pour la puissance et la richesse qui lui sont attachés". Nous pouvons ajouter que les membres de l'oligarchie comme nous le savons fort bien, ne cherchent que leur intérêt privé au détriment du bien public.

Très bien.

Mais selon nous, il nous manque toujours un terme qui contre balancerait le terme "aristocratie", où "gouvernement des meilleurs". Quel pourrait être le terme qui donnerait son nom au "gouvernement des plus médiocres" (exact opposé de "gouvernement des meilleurs") ? Nous pourrions également dire : "gouvernement des plus nuls".

Eh bien, chers lecteurs, c'est ce terme que nous avons découvert hier avec émerveillement par la grâce d'un ami qui ne s'est pas rendu compte l'immense service qu'il nous rendait en nous dévoilant cette pépite.

Désormais, chers lecteurs de la Chronique de Cochon sur terre, sachez que le "gouvernement des plus médiocres" est une :

 - KAKISTOCRATIE.

Dérivé de la conjonction des mots grecs Kakistos (pire) et Kratos (pouvoir).

Voilà un concept qui nous parait irremplaçable pour comprendre notre admirable époque. Inutile de vous précisez que vous le reverrez abondamment dans cette Chronique de Cochon sur Terre. 

Nous l'avons d'ailleurs ajouté à notre lexique.

jeudi 5 novembre 2009

Non, le mur de Berlin n'est pas tombé!

Il parait que le mur de Berlin est tombé il y a vingt ans... Et l’on en parle beaucoup à Cochon sur Terre, sur tous les tons, c’est à dire avec des airs de triomphes rentrés, des mines de victoires épanouies saupoudrées de sous-entendus lourdement esquissés: ce sont les meilleurs qui ont gagné, et nous sommes les meilleurs bien entendu, les plus vertueux, les plus beaux, les plus admirables, le sel de la terre tandis que notre monde est l’achèvement paradisiaque de notre volonté progressiste surhumaine déchaînée.

Le mur de Berlin c’était en Novembre 1989. C’était il y a déjà si longtemps que de jeunes adultes ne l‘ont pas connu; et pourtant pour ceux qui s’en souviennent cela ne parait pas si éloigné. D’ailleurs de nombreux journaux demandent à leurs lecteurs ce dont ils se rappellent comme si les souvenirs des journaux télévisés du soir et des inepties très régulièrement rapportées par les journaleux avaient le moindre intérêt. Car ce dont on peut se souvenir de ce fait historique ne peut-être que le produit de ce qui nous était présenté à l’époque de l'événement lui-même, avec les commentaires hautement pertinents qui les accompagnaient... A l’image de ce qui se passa en Roumanie...


Que furent les commentaires de l’époque, que sont les explications d’aujourd’hui ? Eh bien en gros ce sont pratiquement toujours les mêmes, en tout cas dans les cercles officiels, c’est à dire dans l’establishment occidental incluant les médias et la secte pullulante des «spécialistes» en tout genre.

En bref nous avons gagné la guerre froide car notre système était le meilleur. Et puisque l'effondrement du système soviétique en avait apporté la plus belle preuve il ne nous restait plus qu’à répandre les bienfaits de notre propre système sur la planète tout entière afin de transformer le monde, et l’humanité par la même occasion puisque cette dernière est transformable à volonté, comme peut l’être toute marchandise digne de ce nom. Bardés de cette certitude nouvelle nous lançâmes la «globalisation», c’est à dire la marchandisation généralisée de tout ce qui bougeait comme de tout ce qui ne bougeait pas.


Il est certain que l'effondrement du système communiste, pourri jusqu’à la moëlle, laissa un vide mortel que l’Occident s’efforça de combler du mieux qu’il put, et le plus rapidement possible. En réalité ce furent surtout les USA qui furent les plus prompts à réagir, non seulement parce-qu’ils passaient pour la seule superpuissance qui restait mais surtout peut-être parce qu’ils étaient les plus menacés par ce vacuum même. Comme le déclara un diplomate soviétique à des homologues US à Malte lors de la rencontre Busch senior-Gorabatchev en Décembre 1989:


«Nous venons de vous faire le pire des cadeaux: nous vous avons privé d’ennemi.»


Cette disparition de l’ennemi menaçait tout à coup tout le système d’effondrement car soudain le roi occidental était nu à son tour. En effet les oripeaux dont nous nous étions affublés et dont nous nous montrions si fiers, c’est à dire les défenseurs de la liberté, de l’humanité et bla bla bla, tout à coup ces déguisements qui servaient à masquer le nihilisme intrinsèque du système sur lequel fonctionnait l’Occident tout entier venaient à manquer avec la disparition du jumeau qui nous occupait si utilement jusqu’alors, c’est à dire avec l’effacement de ce qui nous avait donné jusque là une raison de survivre: nous étions menacés par le bloc communiste, l’Empire du Mal, et nous devions nous défendre légitimement, nous l’Empire du Bien. Mais tout à coup, à cause de cette trahison-effondrement de notre frère de lait, nous nous retrouvions au bord du gouffre, saisis de vertige par l’ampleur du vide qui se découvrait sous notre démarche d’ivrogne après la fête.


Bien sûr on ne cesse de nous répéter sur tous les tons à quel point notre système de société est meilleur, à quel point nous sommes plus heureux que ne l’étaient les habitants des pays communistes, à quel point nous sommes plus riches et combien notre situation matérielle est préférable à celle qui était la leur. Ne crachons pas dans la soupe ; oui, notre situation matérielle était largement meilleure que celle des anciens habitants des pays communistes; oui, notre système politique laissait plus de droits et respectait plus les individus que ne le faisait l’autre système; non, nos régimes politiques n’étaient pas des dictatures où des régimes totalitaires; non, nous n’avions ni goulags ni camps de concentration... Et pour finir oui il faisait meilleur survivre dans nos contrées que dans les pays communistes sans le moindre doute. C’est absolument vrai et il ne s’agit pas de le nier, bien entendu.


En revanche ce qu’il s’agit de dénoncer c’est de prendre pour excuse la fin du communisme pour affirmer que notre système est le meilleur de tous et le seul et unique viable. Car cela revient à dire qu’en dehors du communisme où de notre système il n’y a pas de salut; cela revient à affirmer que l’humanité ne peut choisir qu’entre deux types d’organisation politique, économique et sociale une fois pour toute: soit le communisme soit le capitalisme tel qu’on le connaît. C’est d’ailleurs assez logique puisque en bons progressistes nous aurions touché à la perfection et que celui des deux système qui reste debout est le meilleur par définition. Par conséquent il n’y a plus nulle part où aller; il n’y a donc plus aucune autre alternative. C’est contre cela qu’il faut s’élever car sous ce prétexte fallacieux on empêche la remise en cause du système actuel, on évite de questionner la possibilité qu’il puisse exister d’autres voies que celle de l’économie comme fin ultime de l’existence à travers la consommation à outrance et à n’importe quel prix de tout et de n’importe quoi, provoquant ainsi le pillage de la planète avec pour aboutissement la disparition de l'espèce.


Cela permet surtout d’éviter de remettre en cause la très basse conception de l’homme commune au communisme et au capitalisme, adversaires inexpiables en apparence mais irrévocablement liées par leur prémisse idéologique: une idée fausse de l’humanité, une théorie qui voit dans l’homme un animal qui ne demande que la satisfaction de ses besoins matériels pour être pleinement satisfait. Et si, selon la théorie absurde bien connue, l’homme est un animal rationnel constamment à la recherche de son intérêt bien compris, comment interpréter la crise de «delirium tremens» qui a fini par saisir l’humanité dans son ensemble depuis une cinquantaine d’année et dont on voit l’aboutissement aujourd’hui, cette crise qui ressemble étrangement à une course au suicide de l'espèce ? Serions-nous si rationnels que cela ?


La vérité c’est que l’homme est tout sauf rationnel. Capable de raisonnements, certes, mais certainement pas rationnel comme nous le démontre abondamment notre charmante époque, sans parler de notre édifiante histoire. Si nous l’étions comment expliquer l’absence de réaction de l’humanité face aux changements climatiques en cours ? Non seulement l’inertie mais bien plus la négation grandissante de tous problèmes dus à l’action de l’homme alors que tous les éléments disponibles tendent de plus en plus dans cette direction; cela donne t’il une image d’un homme rationnel ?

La vérité c’est que l’humanité est «désespérée» comme le disait déjà Bernanos en parlant de ses contemporains qu’il nommait «l’homme moderne». Nous pourrions ajouter que l’humanité d’aujourd’hui est non seulement désespérée mais aussi terrorisée, entraînés que nous le sommes par notre propre nihilisme sur la voie de l’extinction.


L’homme contemporain est désespérée, l’homme contemporain est terrorisé, l’homme contemporain n’a plus la force de faire face à sa propre fin. Il n’est plus en mesure d’accepter sa mort car il s’est privé de toute possibilité pour le faire. Non seulement il s’est ôté tout moyen pour faire face à sa condition et l’accepter mais il a fait tout ce qu’il a pu pour éviter la confrontation avec cette vérité que ses ancêtres avaient toujours pris grand soin d’intégrer. C’était d’ailleurs ce qui faisait leur humanité et constituait le tragique de leur condition d’homme; mais c’est également ce qui en faisait la grandeur.

La révolte de l’homme moderne contre sa condition fût alimentée par l'essor de la technologie, sa prise de possession de la nature suivie de près par son exploitation intensive. Heidegger nommait cela son «arraisonnement». Nous pourrions dire son «viol». Possédé, la tête tournée par ce qu’il considérait comme ses succès, l’homme moderne rejeta Dieu et Diable dans la même poubelle et s’institua seule et unique mesure de toute chose.


C’est cette illusion qui est en train de se dissiper de nos jours avec l’échec catastrophique de nos soit disant modèles de société. Cela a commencé par l'effondrement du communisme. Cette implosion a brièvement donné l’illusion au monde que le modèle qui restait temporairement debout était le meilleur et par conséquent celui que la planète dans son ensemble se devait d’adopter de toute urgence. Mais aujourd’hui, après vingt ans de saccages tant humains que naturels, nous assistons à la désintégration du second modèle, celui qui avait soit disant prouvé par la sélection naturelle qu’il pouvait apporter à l’humanité la félicité universelle et éternelle. La cause de la frénésie hystérique dont l’humanité est possédée n’est pas à chercher ailleurs. Car la signification profonde de cet échec est que l’homme ne peut pas échapper à sa condition contrairement à ce qu’avait cru les modernes. Et le problème est que l’homme contemporain ne sait plus comment faire face à cette vérité aussi ancienne que l’humanité.


Le mur de Berlin fut érigé pour empêcher les Allemands de l’Ouest de fuir le paradis socialiste pour l’enfer Occidental. Nous pourrions dire qu’il fut bâti pour éviter aux Allemands de l’Est de choisir, pour leur faire oublier la possibilité d’autre chose. Le mur de Berlin c’était l’abolition du choix, c’est à dire l’abrogation de toute référence étrangère à celle dans laquelle on était obligé de survivre. En bref le mur de Berlin c’était l’affirmation par tous les moyens qu’il n’y avait qu’un seul monde possible par la négation de tout ce qui n’était pas lui. Le mur de Berlin n’était pas forcément une preuve d'agressivité; c’était bien plus la révélation d’une terreur paranoïaque de la part des bâtisseurs. C’était d’abord un mur psychologique avant d’être un mur en béton hérissé de barbelés, au propre comme au figuré.


Sous peine de disparaître l’humanité contemporaine doit abattre le mur de Berlin qu’elle continue d’ériger frénétiquement autour d’elle afin de ne pas voir l’ombre qui la menace et qui la terrorise. L’homme contemporain doit comprendre qu’il y a d’autres possibilités de sociétés, d’autres manières de vivre que celle qui est la notre. Cela implique qu’il doit avoir le courage de faire face à son échec, à l’échec de sa révolte contre sa condition, à l’impossibilité de pouvoir se renier lui-même sans se détruire.

L’humanité doit réapprendre à accepter son humanité.


mardi 14 avril 2009

De la lévitation en tant que programme politique pour l'avenir de l'espece humaine.

Lettre ouverte aux électeurs bien-votants de Cochon-sur-Terre à l’occasion d’une campagne électorale quelconque.


Figurez-vous, cher concitoyen, que j’ai récemment appris, et croyez-le bien tout a fait par distraction, que j’avais la chance inouïe de vivre dans une démocratie, ce qui signifie, semble t’il, que je peux ouvrir ma gueule (je vous prie de bien vouloir excuser cet écart de langage mais je m’exprime…) et dire tout ce que je pense. Il parait même que c’est recommandé en période de campagne électorale, ce que j’ignorais totalement. Vous pouvez imaginer ma surprise lorsque j’ai réalisé que tout, absolument tout, n’était pas interdit, contrôlé, surveillé, ausculté, fliqué etc… et qu’il nous restait encore une possibilité relative de dire ce que l’on pensait. Ca tombe plutôt bien et je vais donc en profiter rapidement avant que cet oubli, certainement involontaire, ne soit corrigé, pour notre sécurité à tous naturellement. Car, cher concitoyen, je suis révolté de voir qu’aucun des candidats de cette campagne électorale, de l’importance la plus considérable pour l’avenir de notre Illustrissime Humanité, ne l’oubliez pas je vous prie, aucun, donc, n’a pris le soin de préciser dans ce qu’ils appellent leurs « programmes » ce qu’ils pensaient de cette question de la plus haute importance pour l’avenir de notre espèce divine : la lévitation. Car l’air de rien, et je vais insister lourdement là-dessus, cela nous concerne tous et devrait être au rang des préoccupations principales de cette campagne électorale. Ce devrait même être le seul et unique objet des élections. Eh bien non, non seulement personne n’en parle, mais je suis certain que personne n’y pense, ce qui m’afflige encore plus. Cela ne fait que confirmer, si besoin en était, à quel point nos politiciens professionnels peuvent être superficiels, englués dans des schémas politiques et économiques d’un autre monde, en bref à quel point nous sommes aux mains de politiciens ringards, voire réactionnaires, dont l’absence de pensée n’a d’équivalent que l’irresponsabilité criminelle pour notre avenir dont ils font preuve.

Car, cher concitoyen, vous le savez bien vous qui êtes lucides et clairvoyants, le seul et unique débat de cette campagne électorale aurait dû être : comment voulez-vous léviter ?
Ne vous y trompez pas, cher concitoyen, nous en sommes là ! La situation est à ce point catastrophique que nous devons faire un retour sur nous-mêmes, si tant est que nous en soyons encore capables, ce qui n’est pas du tout certain, afin de faire un choix qui engagera l’avenir de notre Illustrissime Humanité. De quelle manière dorénavant voudrions-nous léviter ? Tout est là. Rien n’est en effet plus important que cette question car elle touche à notre humanité, à ce qui constitue le fait même que nous sommes des êtres humains et non pas des animaux. Nous pourrions dire sans nulle crainte d’exagération que notre caractéristique principale, ce qui nous différencie de tous les autres êtres vivants est justement ce besoin congénital de nous élever au-dessus de nous-mêmes, en bref notre irrésistible attrait pour la lévitation. Car nous ne pouvons échapper à la lévitation, à moins que l’on ne choisisse d’abandonner notre humanité et de retourner dans ce règne animal qu’il nous est si pénible de laisser derrière nous, comme nous pouvons en voir d’ailleurs de nombreuses preuves plus ou moins hybrides autour de nous, voire dans notre entourage, c'est-à-dire tous ces individus ayant un fort penchant pour la bestialité plutôt que pour l’humanité. J’ai d’ailleurs le sentiment que ce genre tout à fait ancien, mais pas moins inquiétant, aurait tendance à se développer à nouveau de nos jours au cœur même de notre monde paradisiaque, comme si celui-ci engendrait ce qui le détruira... La vérité est que nous n’avons nullement le choix : c’est la lévitation ou la bestialisation. L’histoire de la lévitation n’est que l’histoire de l’humanité, soyez en sûr cher lecteur, c'est-à-dire la tentative nullement assurée d’échapper à l’animalité.
Or, cette histoire se partage en deux périodes bien distinctes. Pour simplifier nous devons distinguer la période dîtes « moderne » de toutes les autres. Il ne s’agit pas de prendre une quelconque notion arbitraire pour ce faire. Non, nous distinguons cette période par la manière absolument nouvelle dont l’art de léviter fût envisagé à partir de ce moment là. Il est un fait que la caractéristique de la période historique dans laquelle nous survivons depuis maintenant trois siècles environ n’est rien d’autre que la mise en place de la forme nouvelle de lévitation dans laquelle nous nous sommes engagés, rejetant du même coup toutes les institutions et les traditions de lévitation qui avaient cours jusqu’alors. Pour la première fois l’humanité a changé radicalement de méthode de lévitation. La révolution française, cher lecteur, n’est rien d’autre que le renversement concret et le plus spectaculaire des anciennes méthodes de lévitation au profit des nouvelles. Notre Illustrissime Humanité s’est faite déicide à cette occasion afin, contrairement à ce que croyaient les naïfs, non pas de renverser Dieu de son trône pour détruire ce dernier et le rabaisser à notre niveau au nom de notre fétiche sanctificateur l’égalité, mais bien afin d’y monter à sa place. Elle a ainsi troqué la croyance en Dieu pour la croyance en Elle-même. La période moderne n’est donc rien d’autre que la prise en main de sa lévitation par l’humanité, ce qui signifie que Notre Humanité désormais Divinisée a décidé un beau jour qu’Elle s’élèverait au-dessus d’Elle-même par Elle-même, grâce aux ressources de sa créativité et de son savoir-faire. C’est ainsi que nous sommes entrés dans l’ère de la lévitation artificielle dont la technologie est le moyen unique et indispensable. Cela fait donc plus de trois siècles, maintenant, que ce rêve de lévitation artificielle guide Notre Lumineuse Humanité sur le chemin de la félicité, électrique hier, atomique aujourd’hui et probablement désertique demain au train où vont les choses. C’est ainsi que depuis trois cent ans notre Illustrissime Humanité a poursuivi son exploration et sa quête de toutes les possibilités que recelait la lévitation artificielle pour en arriver aux temps héroïques de l’aviation puis à celui de la conquête de l’espace, dont nous ne connaissons encore que les balbutiements aujourd’hui, ce qui, rétrospectivement, constitue bien l’aboutissement logique de cette forme nouvelle de lévitation. Il faut tout de même avouer que cet achèvement, si c’en est un véritablement, est encore assez limité non seulement en raison de sa fiabilité douteuse, mais surtout en raison du nombre ridicule d’individus à qui cela permet de léviter. De plus il se pourrait que cette lévitation artificielle ne soit plus réalisable à court terme en raison de son coût prohibitif, tant il semble que les ressources nécessaires à notre exercice de la lévitation artificielle soient en train de s’épuiser. C’est ainsi, cher lecteur, que Notre Illustrissime Humanité est en train de découvrir avec stupeur qu’Elle pourrait ne pas gagner la course engagée par elle contre la planète dont elle tire sa subsistance, et de laquelle elle avait voulu s’affranchir. Pis encore il se pourrait même que cette ingrate planète soit la cause de la disparition de cette espèce évoluée entre toute qui se crut éternelle pendant quelques malheureux siècles, cette période au cours de laquelle l’Humanité s’est mise à croire en elle-même. Or, aujourd’hui, nous commençons à nous rendre compte que croire en soi-même n’a jamais élevé personne. La triste et ironique vérité est que notre croyance en nous-mêmes, c'est-à-dire plus concrètement la foi que des vaisseaux spatiaux nous permettraient de nous propulser littéralement au-dessus de nous-même, a bien eu pour résultat concret de nous propulser quelque part mais ce ne fût pas du tout dans la direction espérée ; nous voilà arrivés non pas au-dessus de nous-mêmes mais bien plutôt à coté de nos pompes…

Voilà, cher concitoyen, la situation véritable dans laquelle nous nous trouvons de nos jours et que nos politiciens n’abordent jamais, soit par ignorance crasse, soit par lâcheté et par intérêts à court terme. Ne nous y trompons pas : nous ne pourrions bien sûr pas interrompre nos expériences de lévitation sans retomber immédiatement dans la bestialité la plus authentique. Or il se trouve que nos méthodes de lévitation actuelles, modernes donc, par conséquent les plus évoluées qui soient, celles qui sont tout de même parvenues à nous envoyer dans la lune en des temps records, ces méthodes donc, d’une part ne nous seront certainement plus accessibles dans un avenir très proche en raison de leurs coûts qui menacent notre survie, et d’autre part elles ont échouées puisque nous nous retrouvons aujourd’hui très nettement à coté de nos pompes… Mais qui, cher citoyen-bienvotant, a abordé cette question vitale pour notre avenir au cours de ces élections ? Qui a proposé une solution de rechange à nos méthodes condamnées de lévitation ? Qui y a seulement fait allusion ? A ma connaissance personne, même pour rire. N’est-ce pas faire preuve d’irresponsabilité coupable?

Puisqu’il n’est pas envisageable de cesser de léviter, et que nous ne pouvons pas non plus continuer à le faire par nos méthodes actuelles, la seule issue est donc d’en inventer de nouvelles dont les coûts ne remettraient pas en cause la survie de plus en plus sujette à caution de Notre Illustrissime Humanité. En d’autres termes, si nous ne savons pas renoncer de notre propre initiative et sans attendre à nos méthodes actuelles de lévitation, cela se fera sans nous et contre nous, avec pour conséquence l’extinction de l’espèce, ou, en tout cas, de sa dégénérescence si complète que l’on devra trouver un autre terme afin de classifier ce qui en subsistera parmi les êtres survivants. Si, donc, nous partons du principe que notre Illustrissime Humanité a opté il y a environ trois siècle pour la lévitation artificielle, que nous pourrions également dénommer technologique en raison du fait déjà signalé que ce ne peut-être qu’à travers nos réalisations technique que nous pouvons accomplir la lévitation artificielle, nous devrions donc en conclure logiquement que nous ne pouvons l’abandonner qu’en renonçant en partie au moins à ce par quoi elle se réalise : la technologie. Oui, cher concitoyen, j’ai bien conscience du blasphème que je suis en train d’écrire, comme chaque remise en cause radicale de toute religion établie en constitue un ; et j’ai bien conscience également du risque que je cours et de la possibilité d’être réduit en cendres sur le bûcher médiatique, car je ne suis pas sans ignorer que même la divine tolérance de notre sainte époque a des limites, illimitées bien entendu. Si, donc, nous abandonnions nos méthodes de lévitation artificielles reposant sur la technologie et sur des inventions toujours plus ingénieuses afin de nous aider à nous faire léviter toujours plus loin, cela signifierait-il que nous soyons obligés de régresser aux méthodes de lévitation de nos ancêtres, ces êtres si ignorants et si stupides qui nous font tant honte que nous hésitons à nous déclarer leurs descendants ? Car il me parait légitime d’être en droit de nous demander si nous sommes réellement issus d’individus si peu évolués qu’ils parvenaient à survivre sans téléphone portable et sans télévision, sans les 35 heures et sans vacances, sans crèches et sans tous ces spécialistes illuminés qui envahissent nos vies comme le font si bien les cancrelats, sans militants et sans avancées sociétales, sans associations pour la défense des portables abandonnés ou celle pour le droit à la connerie intergalactique pour tous, sans bobos ni bobonnes etc… bref, des êtres qui survivaient dans un monde autre que notre paradis terrestre contemporain. Comment ont-ils pu ? C’est à ne pas croire j’en conviens volontiers… Devrions-nous revenir, d’ailleurs il faudrait interdire cette expression abjecte au nom de notre droit à la sécurité psychologique, je me demandais donc s’il nous fallait adopter ces façons de vivre indignes d’êtres aussi évolués que nous le sommes ? Cela aurait de graves conséquences pour nous et notre merveilleux niveau de vie. Je dois vous avouer que j’ai du mal à envisager une existence digne de nous sans toutes ces glorieuses conquêtes de notre Illustrissime Humanité contemporaine, et je trouverai même absolument injuste que nous soyons obligés de sacrifier ainsi ce qui fait pour nous l’agrément de nos inexistences parfaites. Je ne peux même pas imaginer que des êtres aussi fiers, à juste titre naturellement, que nous le sommes devenus puissent régresser au point de devoir de nouveau apprendre à marcher pour aller acheter notre pain sans prendre nos indispensables 4x4 pour ce faire, ces véhicules irremplaçables par ailleurs pour la sécurité des enfants que l’on va chercher à l’école dans la rue voisine et qui peuvent ainsi se cultiver en regardant la TV tandis qu’on les ramène chez eux, leur épargnant par la même occasion de subir les ignominies de la vie dont ils pourraient accidentellement voir ce qu’il en reste par la fenêtre… Ou encore imagineriez-vous survivre tout un été, et même le Printemps et parfois l’Automne en attendant l’hiver, en bref toute l’année, une survie entière donc sans air conditionné ; ou encore quelques heures sans informations ; ou pire encore, quelques moments en silence, j’entends sans bruit ? Ce serait parfaitement insoutenable j’en suis bien conscient. Pourtant cela ne s’arrêterait pas là, loin s’en faut, car il faudrait envisager encore bien d’autres sacrifices qu’il m’est trop pénible d’énumérer ici tant il y en aurait et tant cela me peinerait d’en envisager seulement la possibilité.
Mais la conséquence la plus grave à mes yeux de notre changement de méthode de lévitation aurait une implication sérieuse et immédiate sur ce qui nous tient le plus à cœur, sur ce que nous avons conquis de haute lutte depuis trois siècles et qu’aucune société avant la notre n’avait pas même pu imaginer, j’entend par là ce qui constitue le socle sur lequel repose avec confiance notre Fierté d’êtres fiers : nos droits, ou plutôt notre Droit Sacré d’avoir tous les droits, possibles et impossibles, imaginables et inimaginables, existants et inexistants, concrets et virtuels, passés, présents et à venir, particuliers et globalisés, terrestres et extra-terrestres… Eh oui, cher concitoyen, aussi abominable que cela puisse vous sembler, nos Sacrés Droits et nos Droits Sacrés, ceux-là même que nous avons si brillamment respectés depuis trois siècles, j’entends Nos Droits de l’Homme, eh oui, eux-mêmes et mêmes eux sont désormais menacés. Et il se pourrait bien que nous dussions volontairement renoncer à avoir tous les droits sans exception afin de nous sauver du désastre imminent. Oh, je sais bien ce que signifierait une telle insanité ; cela voudrait dire que nous consentirions à descendre du trône dont nous avions chassé Dieu et à le laisser vacant. Est-ce possible ? En sommes-nous capables ? Sommes-nous suffisamment illustres pour descendre du trône dont nous nous étions emparés? Notre désormais légendaire Sagesse Orbitale nous permettrait-elle volontairement de ne plus nous prendre pour des dieux ou pour Dieu, ce qui, entre nous soit dit, prouverait notre supériorité sur Dieu qui, lui-même, n’a jamais atteint à cette grandeur de ne plus se prendre pour ce qu’il était pourtant bel et bien… Autrement dit, serions-nous capables de condescendre à faire semblant d’admettre, du sommet auquel nous sommes parvenus, que nous ne serions peut-être pas aussi haut que nous ne le pensions (afin d’écarter tout malentendu je crois vraiment que nous sommes même encore plus haut que nous ne le sommes). Je me demandais simplement si nous étions prêts à comprendre que notre Infinie Grandeur ne consisterait précisément pas à accepter que nous ne sommes finalement pas aussi omnipotents que nous ne le croyions, et que ce ne serait pas forcément déchoir de notre Eminentissime Dignité que de réaliser qu’en fin de compte nous ne pouvons pas tout, et qu’une nouvelle méthode de lévitation pourrait fort bien démarrer par cet acte de courage de notre part : souffrir qu’en étant incurablement mortels nous ne pouvons être ni dieux ni Dieu, et encore moins les deux à la fois, avec toutes les conséquences gigantesques que cela impliquerait.
Cher concitoyen, veuillez pardonner je vous prie les propos tenus plus haut qui auraient pu vous faire douter de ma foi totale et absolue en Notre Destin Immaculé à tous. Mais cette supercherie fût nécessaire afin de vous faire prendre conscience de l’enjeu. Oui, je sais parfaitement bien qu’une nouvelle méthode de lévitation est une utopie, et je sais tout aussi bien que notre Eminentissime Dignité ne nous permet pas d’en envisager une autre. Accepter que nous soyons mortels, et qu’en conséquence de quoi nous ne soyons ni dieux ni Dieu, est une folie que seul un individu drogué à la cigarette pourrait proposer. C’est d’ailleurs probablement pour cette raison que fumer est désormais interdit pour notre bien à tous, au nom de notre Sécurité Sainte et Bien-Aimée.
Oui, cher concitoyen, je suis fanatiquement persuadé du caractère inéluctable de notre méthode de lévitation ; j’aime et j’admire sans réserves notre méthode de lévitation qui est de loin la plus admirable de toutes puisqu’elle aura pour conséquence de nous faire léviter tous ensemble, et en même temps qui plus est, dans une apocalypse digne des dieux que nous sommes. Je comprends bien que Notre Illustrissime Humanité ne peut se permettre de régresser au point d’admettre Sa mortalité ; quelle ignominie ne serait-ce pas, en effet ! Combien plus noble en comparaison est la voie choisie d’un suicide assumé qui ne laissera rien ni personne derrière nous, puisque nous ne pouvons revenir en arrière mais uniquement aller de l’avant. A la rigueur Nous pourrions laisser quelques survivants devant Nous mais serait-ce bien digne de Notre Grandeur ? Non, je ne le crois pas, car le suicide collectif est notre destin, le point culminant de notre méthode de lévitation, sa réussite complète et parfaite. C’est pourquoi j’ai bien compris, depuis longtemps d’ailleurs, que notre suicide grandiose représente l’achèvement de notre progrès bien aimé, que seule notre espèce divine aura eu le génie illimité de réaliser. Et puis ne rien laisser derrière Nous, quel panache, non ! Nous et puis rien…

Donc, pour en revenir à notre campagne électorale, je crois pouvoir affirmer qu’au nom de notre Dignité Eminentissime nous pouvons voter pour n’importe lequel des candidats les yeux fermés, assurés comme nous le sommes désormais que chacun d’eux fera de toute manière le maximum pour que Notre Grand Œuvre, j’entends Notre Suicide Collectif, se fasse de la manière la plus réussie et la plus accélérée possible, et surtout qu’au nom de notre fétiche Egalité nous soyons tous conforté par l’assurance qu’il n’y aura aucun laissé pour compte. A cette réjouissante perspective je dois avouer que tous les candidats sans exception sont d’une intégrité et d’un professionnalisme qui les honorent et qui me fait poser une dernière question :
Ne devrions-nous pas les élire tous ensemble afin d’être vraiment sûrs de réaliser Notre Destin de la meilleure manière et le plus rapidement possible?