samedi 30 mars 2013
Fabrice Luchini et la gauche.
mercredi 15 août 2012
Coco Chanel : "style stays, fashion fades"...
"Je ne connais rien de plus vieillissant que d'essayer de se rajeunir."
"S'il fallait que toutes les semaines j'invente quelque chose de nouveau, ce n'est pas possible. On finirait par inventer des choses très laides à la fin."
"Il n'y a rien ; il reste l'argent."
"Voilà venir le temps des assassins."
vendredi 10 août 2012
Compte rendu des expositions Charlotte Rampling et Gerard Richter
mercredi 11 janvier 2012
Mona Bismarck expose les Wyeths par Jean Seymour
Feue la comtesse Bismarck vous attend à Paris 34, avenue de New York. Vous aurez à pousser la porte en bois de son hôtel particulier ; vous pourrez alors regarder sous les lambris dans quatre salons aux parquets Versailles une exposition de peintures de la famille Wyeth, grand-père, fils et petit-fils.
Trois générations, c’est long, rare et émouvant surtout lorsqu’elles sont talentueuses. Que nous montrent les Wyeth, à quoi nous invitent-ils ? Vivre dans l’image, rejoindre le sujet, écouter les silences. N.C. le fondateur ou Newell Convers Wyeth (1882-1945) est un fils de fermier, élevé dans une ferme. Il devient illustrateur, peintre. Sa peinture est épique : chevaliers au combat, officiers de la Guerre d’indépendance, le capitaine Nemo – c’est du Walt Disney pour adultes. Après l’armée américaine le recruta pour soutenir l’effort de guerre, notamment dans le Pacifique – vous en verrez un tableau et comprendrez l’investissement qu’il fournissait pour chacun : « il m’est arrivé d’avoir des courbatures après avoir peint une scène d’action, tant je me suis mis à la place des personnages que j’ai peints » écrira-t-il. Cet engagement qui sonne comme une exigence donne une force étonnante à ses tableaux – comme à ceux de ses descendants ; ils vous happent.
Son fils Andrew Wyeth (1917-2009) resta à la campagne en Pennsylvanie ; c’est là qu’il trouva ses sujets, la terre, ses voisins mais également l’incertitude, l’angoisse, la solitude de l’homme dans cette nature rude où les saisons vous rappellent que ce sont elles qui donnent le la de la lumière qui éclaire les journées et les cœurs, et sans laquelle on ne peut vivre. Classé comme appartenant à l’école régionaliste et réaliste, il est beaucoup plus que cela. Ses peintures sont in fine abstraites ; une ode à l’introspection ; et la palette à l’unisson de l’école du Nord, une vision du monde, blanc, gris, marron – sauf lorsqu’il peint le nu d’une femme, comme une nouvelle Eve, lumineuse, joyeuse.
Jamie Wyeth (né en 1946), le deuxième fils d’Andrew, poursuit l’œuvre familiale. Il vit dans le Maine entre une ferme et un phare. Avant de peindre un sujet, il le dessine sans relâche ; il suivit ainsi Rudolph Noureev pendant une année ; pour John Kennedy mort, ce sont ses frères dans les pas desquels il se mit pour comprendre le défunt. Vous verrez leurs portraits : « Noureev à l’écharpe violette » est bouleversant sous un masque Nô, dans « Portrait de John F. Kennedy » le président est là, et plus encore, interrogatif, doutant, figure d’une autre Amérique, au point que la famille n’apprécia pas le tableau qui contestait le mythe du super président. Vivant volontairement loin de New York et Los Angeles, Jamie Wyeth saisit néanmoins avec ironie notre époque dans le tableau « Phare ». Il représente un homme de dos vêtu d’une veste d’officier rouge vif face à un phare et un ciel ombrageux et lumineux à la fois. Cet homme aux cheveux coiffé en pétard pourrait être le héros contemporain, un nouveau Barry Lindon, ou Mick Jaeger en scène découvrant l’effroi du culte dont il fait l’objet avec ses milliers de fan qui l’attendent comme un phare de l’humanité. Le dernier des Wyeth peintre (pour le moment) nous montre qu’il a tout compris à notre époque.
Nous remercions chaleureusement la comtesse Bismarck de nous recevoir ainsi aimablement chez elle dans son hôtel particulier, et du thé qu’elle sert à l’étage dans sa bibliothèque d’où l’on peut admirer la Seine, le musée des Arts premiers, la tour Eiffel. Charming !
vendredi 6 janvier 2012
Quelques livres... à ne pas jeter aux cochons, par Coriolan.
Rien ne m’amuse tant que les listes. Liste de films préférés à sauver d’un improbable désastre, de musiques à emporter sur une ile déserte, de restaurants favoris, de villes, de filles, chacun les siennes au gré de son imagination où de sa mémoire.
Faire le tri dans ses souvenirs et réveiller des sensations endormies, de vieux rêves, que des livres aimés ont imprimé en nous, voilà une « distraction » que Pascal aurait qualifiée de « vrai » et de « bien ». Nous allons donc joindre l’utile à l’agréable et vous proposer une demi douzaine de livres à lire où à relire, un choix totalement anarchique, guidé par le seul plaisir que votre serviteur a éprouvé au cours de sa vie de lecteur.
- Ecrits de combat de Bernanos.
Héritier des grands pamphlétaires du début du siècle, fils spirituel de Léon Bloy, Bernanos promène son regard d’une lucidité absolue sur les ruines de son temps... et il y en eut beaucoup. Nous retiendrons en particulier deux essais écrits au Brésil : « La lettre aux Anglais » et la France contre les robots ». Deux textes où l’intuition fulgurante du grand écrivain dessine les contours de notre époque défaite. Salutaire.
- « Les fruits du Congo » d’Alexandre Vialatte.
Un roman à la poésie étrange et débridée où le traducteur de Kafka prouve qu’il est bien l’un des grands écrivains oublié du XX ème siècle. Roman initiatique, « les fruits du Congo » nous décrit une adolescence en Auvergne, mais une Auvergne inconnue, inquiétante, baignée par la brume Rhénane où rôde la mort. A lire aussi « Le fidèle Berger », plus noir que le précédent où l’on suit la lente marche vers la folie d’un soldat. « Et le brigadier Berger entra dans son destin comme dans le château d’un enchanteur ».
- « Moravagine », Blaise Cendrars.
Un tout autre style ici avec un roman inclassable, convulsif, surréalisant parfois où Cendrars pulvérise les cadres du roman classique pour nous envoyer dans les étoiles, à l’instar de son personnage, un prince déchu, échappé d’un asile psychiatrique, nourri à la morphine, et dont l’ambition est de dynamiter l’univers.
- « Le voyage au bout de la nuit », Louis-Ferdinand Céline.
Un tour de force : comment transformer l’argot, c’est à dire un langage éphémère, périssable entre tous, en une langue universelle. Un style unique et une vision du monde d’une noirceur absolue traversée parfois d’éclairs de compassion. Voir à ce sujet le passage à propos de la prostituée « Molly » qui devrait être appris par coeur par nos féministes les plus endurcies.
- « Le hussard Bleu », Roger Nimier.
Chef d’oeuvre d’un écrivain mort à 37 ans au volant de sa « Gaston-Martin » (merci Gaston Gallimard), « Le Hussard Bleu » est un roman générationnel, une manière de manifeste pour des écrivains que l’on rangea sous la bannière de « hussard » (merci Bernard Franck). C’est avant tout une langue superbe, à la fois classique dans la forme (Nimier adorait le 17 eme siècle), mais aux accents ironiques et désabusés (merci Roger).
- « Amère Victoire », René Hardy.
Ecrit par René Hardy que l’on accusa en son temps d’avoir dénoncé Jean Moulin, ce petit roman (par le nombre de pages) raconte la fin dans le désert d’un commando britannique parti faire sauter un centre de commandement de l’Afrika Korps. Il s’agit surtout pour René Hardy de faire sauter les masques de la comédie humaine. Un roman par delà le bien et le mal où tout brûle et où l’âme humaine est disséquée au scalpel. Injustement oublié. Signalons que Nicolas Ray en a tiré un scénario assez réussi pour un film où Richard Burton et Curd Jürgens tinrent les premiers rôles.
- « La nuit, le jour et toutes les autres nuits », Michel Audiard.
On est très loin ici du « cinéma andouillette » de Michel Audiard (je précise que j’aime beaucoup les andouillettes) ; ce livre est en effet un témoignage extraordinairement poignant avec une économie de mots et hors de tout sentimentalisme, sur les années d’occupation et sur la mort de son fils. On peut voir dans le titre même de ce récit un hommage à Louis-Ferdinand Celine, mais c’est bien plus que cela : ce roman nous offre une voie singulière et ressucite des fantômes que l’on n’oubliera pas. Un grand écrivain.
vendredi 16 décembre 2011
Exposition « Any ever » de Ryan Trecartin et Lizzie Fitch au Musée d'Art Moderne de la ville de Paris jusqu'au 8 Janvier 2012
par Jean Seymour.
L’affiche était attirante. Je me retrouve donc au musée d’art moderne de la ville de Paris ne connaissant pas les artistes, n’ayant rien lu sur l’exposition « Any Ever ». Pourquoi pas après tout, faisons confiance à la programmation de l’Institution... Il n’y a pas foule ce samedi matin ; je peux grimper les marches quatre à quatre, le cœur léger.
Et là tout se complique.
Des centaines de mètres carrés pour un « univers en expansion » dixit les commissaires, envahis par les objets de nos sociétés de consommation accrochés, attachés, imbriqués les uns aux autres ; il s’ensuit des salles obscures où sont projetés Trill-ogy Comp (2009) et les quatre films qui composent Re’Search Wait’S (2009-2010). Les commissaires indiquent que « chaque vidéo possède ainsi son lieu propre où le son a un rôle à part entière ».
Que nous disent ces artistes ? Que la technique nous transforme, que nous sommes en train de muter, que nous devenons de la matière. Les commissaires le disent autrement en nous expliquant que les deux artistes réexaminent « les codes du monde réel et les règles du langage ».
Pourquoi alors, à mesure que je découvrais ces installations et ces vidéos, naissait en moi le sentiment du vide de la proposition artistique face à la profusion des objets-sculptures et l’inanité des films ? Pourquoi ne ressentais-je pas en moi « une frénésie sombre et jubilatoire » de cette « expérimentation formelle » comme nos chers commissaires nous y invitent ?
N’est pas Duchamp ou Picasso qui veut. Le ready-made est un art qui a déjà exploré de très nombreuses formes et chemins. Je trouve que Ryan Trecartin et Lizzie Fitch, s’ils ne manquent pas d’humour, offrent dans leur jusqu’au boutiste, un geste lourd, répétitif. Je me suis terriblement ennuyé – aussi ai-je redescendu les marches intérieures du palais l’esprit contrarié.
Mon conseil : rendez-vous dans la salle de la collection permanente où sont exposées trois œuvres monumentales de Bernard Buffet, don récent de sa famille. Regardez le tableau La Mort 5. Peint en 1999, c’est probablement l’une des dernières œuvres du peintre. Un tableau prémonitoire, doté d’une très grande force. J’ai cru que cela était une œuvre de Basquiat. Buffet-Basquiat, correspondance(s) ? J’en ai été ému. (Vous pourrez admirer dans la salle d’à côté une série de 13 photos Les catacombes des capucins de Jean-Loup Sieff, série admirable d’authentiques vanités – et qui offrent un tout autre élan que la paire Trecartin & Fitch pour réfléchir à notre condition humaine).
mercredi 7 décembre 2011
Paris-Saint-Germain-Auxerre, Parc des Princes, 4 Décembre 2011.
Qui n’a jamais assisté à un match de football ne sait pas ce qu’est la beauté du jeu de la balle au pied, la beauté des cœurs et des corps communiants vers cet objectif : tracer une trajectoire éphémère mais absolue dans les airs avec une balle en cuir qui permette de marquer un but.
Pour cela, la règle est respectée : unité de temps, de lieu et d’action. Une heure et demie pour un combat homérique ; un stade qui ne manque pas d’élégance dans les formes mais le béton est sinistre – que diable ne demande-t-on pas à des peintres du land art de s’emparer de ces surfaces vertigineuses ; une action qui confine désormais à la tragédie – les enjeux sont trop importants, l’honneur et l’humeur des supporters ne pouvant admettre une défaite, l’horreur.
S’assoir dans le stade parisien par excellence pour assister à un match, c'est-à-dire ce Parc qui est encore au cœur de la ville, rive droite, c’est pénétrer dans une œuvre d’art, c’est assister à une performance. L’œuvre ce sont d’abord les 44 000 spectateurs qui la font, alignés comme les perles d’un collier tout le long de l’ovale du stade. Pas une place n’était inoccupée – sauf dans la partie réservée aux invités. Cette vision de la foule me renvoya à un célèbre tableau de l’école de Poto-Poto du Congo-Brazzaville qui représente une foule stylisée sous forme de centaine de ronds, la différence majeure étant que cette dernière est colorée, alors que celle du match n’offrait que du gris, du noir et du bleu (les écharpes du club parisien n’offrant pas d’alternative). Nulle banderole, pas de cotillons, peu de drapeaux en dehors de la tribune où je me trouvais réservée aux familles. En définitive une impression d’austérité ; seule la pelouse brillait, puissamment éclairée, découpée en lamelles vertes denses (le jardinier a un maître, il s’appelle Pierre Soulages), écrin sur lequel les artistes allaient jouer.
C’est cette vision qui vous anime quand les deux équipes rentrent sur le terrain. C’est le moment que choisissent alors les chœurs parisiens pour entonner leurs chants qui commencent par un hymne, celui de leur équipe - je dois dire qu’il ne peut pas rivaliser avec celui des Verts des années 70, mais cela n’a aucune importance ; puis suivra pendant toute la représentation des églogues entre les deux groupes de supporters les plus vivaces, Auteuil et Boulogne - la qualité de ces échanges n’est en rien remarquable, cela est dommage car il y a là entre 5000 et 10 000 voix qui pourraient faire chavirer le Parc si on leur offrait une partition qui soit à la hauteur des enjeux qui les amènent si souvent à affronter la pluie, le froid pour soutenir leur équipe ; je suis sûr que les résultats de celle-ci s’en ressentiraient de manière très positive, mais cela n’a pas beaucoup d’importance également – tout cela n’est qu’un jeu, bref, qui permet une catharsis populaire.
Les performeurs sont alors entrés en action ; leurs gestes sont le plus souvent rapides, c'est-à-dire qu’ils ne gardent jamais le ballon longtemps ; celui-ci circule rapidement ; ils font des passes, ils relancent. Nous sommes maintenant sur le velours d’un billard français. Puis changement. Modifications des critères de la représentation. De la tribune où j’étais, les 22 joueurs dansaient un ballet avec les mouvements d’une houle océanique ; souvent plusieurs joueurs sautaient pour faire une tête avec le ballon qui avait été projeté dans les airs. Mais c’est le regroupement des joueurs de l’équipe attaquante, se déversant comme les vagues sur les rochers composés des défenseurs de l’équipe adverse qui offre à la foule des haut-le-cœur, qui provoquent l’enchainement des espoirs. C’est aussi pendant ces actions qu’il y eut des instants de grâce ; étonnant, non ? quels sont-ils ? La défense a été transpercée, la balle est dans les pieds du buteur, le temps est suspendu, il frappe, la balle trace sa trajectoire parfaite, il marque. 44 000 spectateurs se lèvent.
Il y eut aussi deux buts, un pénalty et un coup franc, dont les gestes rappelaient ceux de la tombée de la guillotine.
Il y eut également un hommage rendu à un grand joueur brésilien mort le même jour, Socrates le bien nommé, médecin de son état, qui résista à la dictature en faisant de son club un modèle de démocratie.
Mais vous l’avez deviné c’est en hommage au baron Nicolaï Vladimirovitch Staël von Holstein, plus connu sous le nom de Nicolas de Staël à qui j’ai voulu rendre hommage et plus particulièrement à son tableau Le Parc des Princes. Vive la peinture !
mercredi 30 novembre 2011
Collection permanente et exposition Jean Walter et Paul Guillaume
par Jean Seymour
Paul Guillaume est un marchand d’art génial ; il épouse Juliette Lacaze, dite « Domenica » ; il meurt ; elle épouse son amant Jean Walter ; il meurt ; entre temps elle a adopté un fils afin d’empêcher la donation que Paul Guillaume voulait faire de sa collection au musée d’art moderne du Luxembourg ; et ça marche ; puis elle n’aime plus cet enfant ; elle demande à un ancien para de l’assassiner ; ce dernier au moment de commettre son crime le reconnait : c’est un ami, ils étaient en Algérie ensemble, il dénonce alors Domenica ; pour ne pas aller en prison elle lègue à l’Etat sa collection – Malraux est à la manœuvre : 146 tableaux, dont 24 Renoir, 12 Picasso, 15 Cézanne, 10 Matisse, 29 Derain, 22 Soutine… puis elle finira ses jours, tranquille et riche, entourée de ses chers tableaux.
Voilà l’histoire de la collection - pas mal non ? A l’Orangerie, il n’y a plus d’orangers. On vous demandera de descendre sous terre ; c’est lugubre, les murs sont en béton avec des trous. C’est moderne. Là je ne résiste pas de vous citer un paragraphe d’un essai revigorant Tous touristes de Marin de Viry. L’auteur parle d’une visite faite au musée Peggy Guggenheim à Venise après qu’il eut été refait – la démonstration s’applique à notre musée : « Depuis qu’il a été refait, il ressemble à n’importe quel autre module transnational arty de la planète, dans toute sa banalité convenue. Ça fait quoi, dans la vie, un module transnational arty ? Ça fait deux choses : ça amuse le gogo et ça accélère le flux. »
Heureusement, heureusement ce qui se trouve sur les murs réchauffe ! Aussi descendez les marches quatre à quatre pour admirer la collection permanente. Tout de suite en arrivant pénétrez à droite dans le salon reconstitué de Paul Guillaume avec ses boiseries, et regardez les maquettes de son bureau et de sa salle à manger, tout cela vous mettra en condition, vous saurez désormais comment le collectionneur vivait avec ses tableaux, il y en avait partout, heureux mélanges ! Vous êtes maintenant son invité. Renoir, Picasso, Cézanne, Matisse, Derain, Soutine… que pouvez-vous demander de plus ? Un arrêt plus long que d’habitude dans la petite salle consacrée à Marie Laurencin ; quatre tableaux aux couleurs qui sont comme un parfum d’ivresse ; vous planerez ; essayez (et oublions les Nymphéas de Monet pour le moment qui sont le clou de l’exposition permanente).
Passez les Pyrénées et rendez-vous dans les salles d’exposition temporaire ; « L’Espagne entre deux siècles » y est suspendue aux cimaises. L’exposition est à taille humaine. Barrès vous accueillera devant Tolède peint par Ignacio Zuloaga – sévère, profond, le ciel est bleu nuit, noir. Si vous vous sentiez encore déraciné dans cette Orangerie impersonnelle, le prince de la jeunesse du début du XXème siècle vous conduira dans ces « lieux où souffle l’esprit ». Je vous conseille un long arrêt devant le portrait d’Anna de Noailles toujours par Zuloaga : la poétesse y est troublante, le tableau magistral, sensuel à souhait. Il y a également des œuvres lumineuses - Joaquin Sorolla toujours, et tout un tas d’œuvres très « du sang, de la volupté et des larmes » comme l’écrivait encore Barrès. L’Espagne noire à côté de l’Espagne blanche. Une exposition avec quelques chefs d’œuvres, suffisants pour mériter le déplacement, et en ressortir plein d’énergie dans cet automne dont on espère tous qu’il s’achève vite.
mercredi 16 novembre 2011
Diane Airbus, rétrospective, musée du Jeu de Paume, jusqu’au 5 février 2012.
Une fois que vous aurez pénétré dans le jardin des Tuileries, montez au Jeu de Paume, à gauche. Le sol n’est plus en parquet comme jadis, il n’y a plus de filet, non, mais il est dur comme celui d’un ring de boxe avec des cordes sur lesquelles sont accrochées des photographies en noir et blanc. Car c’est sur un ring que Diane Arbus (New-York, 1923-1971) nous invite à monter : celui des âmes damnées de l’Amérique.
La photographe ne s’intéresse pas aux vainqueurs de la prospérité, mais aux autres, aux irréguliers, aux travestis, aux contorsionnistes, aux nains, aux handicapés, aux trisomiques - invitée par la fédération des handicapés d’Amérique, ce sont les seules photographies de l’exposition sans titre, tout un symbole, ce fut également son dernier reportage, après elle se suicida.
Et comme vous êtes sur un ring, à chaque fois que vous vous retrouverez devant l’une des 200 photographies, vous recevrez un coup ou un appel, c’est selon ; mais en aucun cas cela ne sera une promenade ; votre visite sera un combat contre l’humanité, contre des visages et des corps déglingués qui ne cesseront de vous interpeller, un combat contre la photographe que vous accuserez de voyeurisme.
Au milieu des photos coup de poing surgiront des portraits de gens « normaux », parfois célèbres (Norman Mailer, Jorge Luis Borges, Marcello Mastroianni), mais en est-on si sûr ? Car tous sont emportés dans ce grand magma américain, cette civilisation de la matière ; elle n’oublie jamais de nous le rappeler avec ces petits drapeaux à la bannière étoilée qui ressurgissent dans les décors, et agissent comme des marqueurs : « made in America » ou la promesse d’un bonheur terrestre à tout prix, même dans les situations les plus misérables.
Dans l’ultime partie de l’exposition vous trouverez des citations de Diane Arbus aux murs, intelligentes, profondes, elles éclaireront vos pensées, ses photos ; il y a également des cahiers, des journaux, son agenda, enfin tout un tas de pièces à conviction de sa vie, de son chemin, de sa profonde honnêteté, de ses recherches et de ses souffrances.
Vous aurez alors compris qu’elle nous adresse une longue prière, la sienne, que personne, qu’aucune église, croyance ne peut revendiquer ; et cette prière raconte l’histoire d’une humanité que nous croisons tous les jours, qui nous tend les bras, non pas pour faire la manche ou susciter chez nous de la compassion, non, Diane Arbus nous dit simplement de les regarder, de leur sourire, parce qu’ils sont vivants.
Redescendez dans le jardin des Tuileries, marchez ; admirez l’architecture des allées, la beauté de l’alignement des arbres ; faite le tour du grand bassin, observez les parisiens, repensez aux personnages de Diane Arbus ; croisez le regard du Louvre, puis rejoignez les arcades de la rue de Rivoli et marchez jusqu’au salon de thé Angelina – pour y déguster un chocolat onctueux naturellement, le reste serait une hérésie.
Après, rendez-vous au musée de l’Orangerie où vous attendent des tableaux, un chef d’œuvre et une exposition. Je vous en parlerai dans ma prochaine chronique. Vive l’art !